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Les Wetlands de Kolkata : une zone à remplir pour les aménageurs

Premier article de notre série sur les Grands Projets Inutiles (GPI).

Rendue célèbre en France par des mouvements comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, l'appellation a été officiellement définie dans la charte de Tunis lors du Forum Social Mondial de 2013. Elle renvoie à la construction d'infrastructures de grande envergure contestées pour leur destruction de terres agricoles, leur déni de démocratie, leurs conflits d'intérêts avec le secteur privé et leur impact désastreux sur l'environnement. A la bétonisation, à la marchandisation et à l'opacité de projets démesurés, des personnes répondent par de nouvelles formes d'actions locales et collectives. Découverte de ces lieux, ces projets, ces personnes au gré de notre retour à vélo.

Un étang asséché pour la pêche
Salt Lake City et New Kolkata se rapprochent
Tours et routes remplacent les bassins
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Au milieu d'un étang grand comme un terrain de football, trois hommes et deux femmes, le corps immergé, ramassent à la force de leurs bras les plantes invasives qui couvrent une partie de la surface. Ils entassent les lourdes lianes sur la rive. Une opération salutaire pour les planctons et les poissons qui vivent dans cette eau claire. Sans la lumière du soleil, les premiers dépériraient, laissant les seconds sans nourriture. Mais l’originalité de la scène vient de l’eau : comme dans l’ensemble des 200 bassins piscicoles qui constituent la zone humide des Wetlands, elle provient des égouts de la mégapole de Calcutta. 

Un ingénieux système de retraitement écologique des eaux usées

 

Depuis le 20ème siècle, cet espace naturel de plus de 125 km² situé à l’Est de Calcutta est une zone de retraitement écologique des eaux usées. Il lui permet encore aujourd'hui de se passer de station d’épuration. “Les bheris - bassins de piscicultures en Bengali - reçoivent une partie des eaux usées de la ville, qui subissent le procédé de bioremédiation”, nous explique Raja, fonctionnaire travaillant à la East Kolkata Wetlands Management Authority (EKWMA) en charge de la gestion et préservation des Wetlands. La technique est aussi simple qu'efficace. La matière organique présente dans les eaux usées est consommée par les planctons qui en ont besoin, avec la lumière du soleil et divers sels minéraux présents dans l’eau, pour leur développement. Des poissons sont ensuite incorporés dans les bassins, afin qu’ils se nourrissent de ces planctons. L’eau est purifiée de la matière organique puis des planctons, et est alors utilisée pour irriguer les champs agricoles alentours. Les poissons quant à eux sont repêchés et vendus dans toute la ville. En plein coeur de la zone humide, un trio de pêcheurs aspirent les dernières flaques d'un étang à l'aide d'une motopompe. Quelques badauds regardent la scène et chambrent un enfant à proximité du groupe. Plongé dans la vase fraîche, il tente d'attraper les derniers poissons piégés à mains nues. Cette prise sera vendue dans le village avoisinant et servie dans les restaurants de Calcutta. On estime que 10000 tonnes de poissons sont produites chaque année de cette manière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais dans les Wetlands, il existe des menaces contre lesquelles les pêcheurs ne peuvent pas grand chose. La qualité de l’eau traitée semble diminuer d’année en année. “On n’arrive pas à régler le problème des métaux lourds et des déchets solides" déplore Raja, sans qu'aucune étude ne soit financée sur la question.

Le recyclage et déchets solides polluent la zone humide

 

Mais un rapide tour dans la zone humide permet d’identifier les principales causes de cette dégradation, également pointées par de nombreuses organisations écologistes. Tout le long de la route Basanti Highway, traversant les Wetlands d’Est en Ouest, des dizaines de hangars bringuebalants stockent des sacs bourrés de déchets en plastique. Autour d'eux, des petites mains s'activent à trier les mille et un rebuts. Les abords de la route se parent de rouge, de gris, de bleu, de blanc. Le plastique broyé en petits bouts, triés par couleur, sèche, étendu au sol sur de grandes bâches. Il sera refondu sur place, entraînant des rejets polluants non maîtrisés. Ces dernières années, l’écologiste Dhrubajyoti Ghosh recense une cinquantaine d’unités de recyclage de plastique installées illégalement sur ce qui étaient des terres agricoles. 

Plus au Nord à l'entrée de la zone humide, des vaches gravissent un monticule d'ordures, haut de plusieurs mètres. Plastiques, métaux, déchets ordinaires s'y entassent. Sous les pas des bêtes, quelques débris glissent pour tomber dans un cour d'eau déjà rempli d'immondices. De l'autre versant, un camion recule et vide son chargement quotidien. La butte, visible à des kilomètres, est une déchetterie illégale utilisée par les services de propreté des villes voisines. La municipalité de Bidhanagar a déjà reçu des amendes pour avoir empiété sur le mollar behri ground, terrain compris dans les Wetlands, mais cela ne l’a pas empêchée de continuer.

 

Ces activités polluantes installées sur le site classé, ainsi que le changement des pratiques de consommations rendent plus complexe le traitement des eaux usées. 

Le béton grignote du terrain

 

Un autre mal ronge l’espace naturel : l’artificialisation des sols. De vastes programmes immobiliers sont lancés dans les marges des wetlands. Les limites de ce joyau écologique sont progressivement grignotées par les constructions de New Kolkata. Des tours de bureaux et de logements vides s'agglutinent. 

Pourtant, depuis 1992, le lieu est légalement inconstructible. “La mafia a un oeil dessus, ils veulent s’accaparer les terres des wetlands”, dénonce Subidi, une participante à la marche pour le Climat de Kolkata. La frénésie immobilière a eu raison de la loi. Les aménageurs privés voient dans ces larges étendues l'occasion de construire des immeubles à bas coûts pour une ville en pleine expansion. L’institut public de recherche Indian council for social science research recense 62 bassins disparus en vingt ans.

 

Autorités publiques locales versus écologistes

Loin d'endiguer le bétonnage, les pouvoirs publics entreprennent la création d'infrastructures dans la zone. L’aménageur de la ville nouvelle à proximité a construit une route illégale de six kilomètres coupant les Wetlands du Nord au Sud. “Je travaille à New Kolkata, je prends par ici en voiture, c’est un raccourci", nous confie un homme d'une trentaine d'années dans une suzuki métallisée. Poussant l’audace jusqu’au bout, l’autorité a demandé au Ministère de l’environnement de légaliser l’ouvrage a posteriori, arguant de son intérêt général. Sur la même lancée, le gouvernement de l'État du Bengal souhaite construire une autoroute surélevée traversant la zone humide. Les 192 piliers prévus dans cet écrin de nature permettrait de gagner une vingtaine de minutes pour les automobilistes se rendant à l'aéroport.

 

Pour les activistes écologistes et les pêcheurs, ce nouveau projet est à mettre aux oubliettes. Ils ne sont plus à une mobilisation près pour faire respecter les règles de protection des Wetlands, usant de pétitions et de recours juridiques. Dernières victoires en date de ce mouvement citoyen qui a poussé la justice à se mettre en branle : la fermeture de la déchetterie de Bidhanagar, la restauration des milieux naturels souillés et la création d’un groupe de travail opérationnel devant surveiller de plus près et punir les entraves à la protection du site classé. Les choses bougent enfin autrement que sur le papier. En espérant qu’il ne soit pas trop tard.

Les wetlands
Les Wetlands
Un pêcheur rentre chez lui
La déchetterie

Un étang asséché pour la pêche, Kolkata, déc 2019, A.L, M.S.

Dernière cabane, Kolkata, déc 2019, A.L, M.S.

Wetlands, Kolkata, dec 2019, A.L, M.S.

Les bouts de plastique sèchent, Kolkata, fév 2020, A.L, M.S.

La déchetterie, Kolkata, dec 2019, A.L, M.S.

Salt Lake city et New Kolkata se rapprochent, Kolkata, dec 2019, A.L, M.S.

Tours et routes remplacent les bassins, Kolkata, dec 2019, A.L, M.S.

Wetlands, Kolkata, dec 2019, A.L, M.S.

Un pêcheur rentre chez lui, Kolkata, dec 2019, A.L, M.S.

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Les dates clés

 

Calcutta, février 2020